Ligue des Champions

Ligue des Champions : pourquoi Côme a déjà de gros problèmes avant sa campagne historique

Côme a réalisé l’impossible en se qualifiant pour la Ligue des Champions sous les ordres de Cesc Fàbregas. Un exploit fascinant autant qu’inquiétant pour une Serie A en pleine crise structurelle.

Par Valentin Feuillette
7 min.

La qualification de Côme pour la prochaine Ligue des Champions ressemble à ces histoires que le football adore vendre au monde entier pour se convaincre qu’il reste romantique. Il y a encore quatre ans, le club lombard bricolait en Serie D avec des infrastructures indignes d’un prétendant européen. Aujourd’hui, il s’invite à la table des géants après avoir terminé devant l’AC Milan et la Juventus. La scène est presque trop parfaite pour être vraie. Une ville entière en transe sur la Piazza Alessandro Volta, des fumigènes bleus et blancs au bord du lac, des scooters qui klaxonnent jusqu’au petit matin et un entraîneur de 39 ans transformé en prophète moderne du football italien. Tout cela avec une équipe construite à vitesse grand V grâce à des propriétaires indonésiens aux moyens quasiment sans limites, capables d’installer en quelques saisons un club provincial dans une dimension totalement nouvelle. Dans un calcio habitué aux plans d’austérité, aux stades vieillissants et aux présidents qui parlent plus souvent de dettes que de football, voir Côme surgir comme une start-up milliardaire a quelque chose d’irréel. Et forcément, au milieu de cette ascension éclair, il y a Cesc Fàbregas. Toujours lui. Le visage du projet, la voix du projet, l’idée du projet. Celui qui racontait encore récemment qu’il faisait masser ses joueurs dans un bar faute de centre d’entraînement digne de ce nom. Celui qui a convaincu une ville entière qu’elle pouvait rêver plus grand que son décor de carte postale. Il faut d’ailleurs reconnaître à Fàbregas un mérite immense. Beaucoup auraient utilisé la puissance financière du club pour bâtir une équipe cynique, calibrée pour survivre à coups de stars vieillissantes et le projet partait plus ou moins vers ce chemin si on se rappelle des arrivées de Sergi Roberto, Raphaël Varane, Pepe Reina, Andrea Belotti ou encore Dele Alli.

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Mais l’ancien milieu du Barça et d’Arsenal a installé une identité claire et cohérente. Une équipe qui monopolise le ballon, presse haut, multiplie les rotations et assume des risques considérables à la relance. Les comparaisons automatiques avec Pep Guardiola ont parfois tourné au concours de caricatures dès qu’un ancien du Barça réussit trois passes courtes dans sa moitié de terrain. Côme ne joue pas comme Manchester City et ne cherche même pas réellement à le faire. Le projet de Fàbregas ressemble davantage à une version plus verticale, plus défensive et plus agressive des principes de Roberto De Zerbi. Beaucoup de possession, oui, mais surtout énormément de jeu direct après fixation du pressing adverse. Le gardien attire, les centraux osent, les milieux permutent sans cesse et tout est pensé pour créer une supériorité dans l’espace libre plutôt que pour endormir l’adversaire avec mille passes latérales. Le résultat a été terriblement efficace avec la meilleure défense du championnat. Côme a étouffé une bonne partie de la Serie A grâce à son contre-pressing et sa capacité à récupérer très vite le ballon. Mais il faut aussi remettre certaines choses à leur place. Derrière les discours enflammés sur la révolution tactique du lac de Côme, le spectacle n’a pas toujours été aussi flamboyant qu’annoncé. Cette équipe contrôle énormément, mais produit parfois un football répétitif, mécanique, presque scolaire dans certaines séquences offensives. L’efficacité est indiscutable. La poésie, elle, dépend souvent de l’angle de caméra choisi.

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Un projet méritant, mais…

Et c’est précisément là que commence le vrai sujet. Car l’histoire est magnifique pour Côme, mais elle peut devenir inquiétante pour le football italien. Depuis des années, la Serie A s’accroche à ses performances européennes pour maintenir l’illusion d’un championnat redevenu puissant. Les parcours récents de l’Inter Milan, de l’AS Roma, de la Fiorentina ou de l’Atalanta avaient permis de masquer des problèmes structurels énormes. Cette saison, tout s’est écroulé presque simultanément. Les clubs italiens ont sombré beaucoup trop tôt en Ligue des Champions, en Ligue Europa et en Ligue Europa Conférence. La sélection nationale reste traumatisée par l’absence à trois Coupes du Monde consécutives avec ce nouveau fiasco contre la Bosnie en mars dernier. Les jeunes joueurs italiens quittent de plus en plus tôt le pays ou stagnent dans des environnements incapables de les développer correctement dans les antichambres italiennes. Et pendant ce temps, les deux locomotives économiques du football italien, l’AC Milan et la Juve, regarderont la Ligue des Champions depuis leur canapé pendant que Côme débarque dans la compétition avec un effectif où les Italiens sont presque invisibles. L’ironie est brutale puisque le club qui représente aujourd’hui le renouveau du calcio, qui attire tous les projecteurs, incarne justement tout ce que le calcio ne produit plus vraiment. Peu de joueurs formés localement, très peu de jeunes Italiens, une identité davantage internationale que nationale et une dépendance énorme à un financement étranger massif. Pour l’image romantique, c’est formidable. Pour la santé du football italien, la question mérite d’être posée.

Le plus difficile commence désormais et l’Europe récente regorge d’exemples qui devraient calmer les emballements. Pour rester dans la Botte, Bologne a découvert la violence du retour à la réalité après son explosion sous Thiago Motta. Le Stade Brestois sait déjà que confirmer un exploit est souvent plus compliqué que le réaliser. Girona a, lui aussi, compris qu’un projet brillant peut rapidement devenir vulnérable une fois disséqué par l’Europe entière puisqu’ils viennent d’acter une terrible relégation. Et l’ombre de Leicester City en Premier League flotte toujours sur ce type de conte moderne. Côme possède des idées, de l’argent et un entraîneur extrêmement intelligent. Mais le club reste très loin des standards structurels d’un véritable habitué de la Ligue des Champions. Le Stade Sinigaglia doit encore être modernisé pour répondre aux exigences UEFA. Le centre de formation ne ressemble pas encore à celui d’un grand club continental. L’effectif manque totalement d’expérience au niveau européen et les règles UEFA sur les joueurs formés localement exposent déjà certaines limites du projet. Pour figurer sur les listes de l’UEFA, au moins huit joueurs sur les 25 inscrits doivent avoir disputé trois saisons complètes en Serie A entre 15 et 21 ans. Parmi eux, au moins quatre doivent être issus du centre de formation. À ce jour, seuls deux joueurs de Côme remplissent ces conditions : le gardien Mauro Vigorito (35 ans) et le défenseur Edoardo Goldaniga (32 ans). Derrière la vitrine glamour du lac et des investisseurs milliardaires, beaucoup de fondations restent fragiles. Ce n’est pas un hasard si le Mapei Stadium de Sassuolo a déjà été désigné comme solution de secours. Même au moment de célébrer, Côme avance encore avec des béquilles.

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Briller en Serie A avec une armée de jeunes talents prêtés venus d’Espagne est déjà une prouesse remarquable. Mais le vrai défi commence maintenant pour Côme. Car dans un football italien fragilisé sportivement et économiquement, une qualification en Ligue des Champions ne peut pas simplement devenir une parenthèse glamour avant un retour brutal à la réalité. Le calcio n’a plus besoin de jolies vitrines éphémères. Il a besoin de clubs capables d’exister durablement au plus haut niveau européen pour moderniser tout l’écosystème. Côme a impressionné par ses idées, son audace et sa capacité à valoriser des pépites comme Nico Paz. Mais faire émerger des talents appartenant souvent à d’autres puissances européennes ne suffira pas éternellement à construire une vraie stature continentale. Une campagne européenne ratée avec un simple aller-retour en phase de ligue transformerait rapidement le conte de fées en rappel brutal des limites structurelles du projet. Et dans l’état actuel du football italien, ce serait un symbole particulièrement cruel. Côme mérite pleinement sa qualification et personne ne peut sérieusement lui retirer cela. Mais cette réussite agit aussi comme un miroir cruel pour la Serie A. Si un club sans tradition européenne récente, sans infrastructure totalement prête, sans véritable base italienne et avec un projet construit en accéléré peut dépasser Milan ou la Juventus aussi vite, alors le problème dépasse largement la réussite de Fàbregas. Le football italien traverse une crise de profondeur que même ses belles histoires ne peuvent plus masquer. Côme symbolise autant un exploit qu’un avertissement. Le calcio célèbre aujourd’hui une qualification historique au bord du lac. Il devra peut-être demain se demander pourquoi ses géants ont laissé autant d’espace à un nouveau venu pour venir leur prendre la lumière.

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